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Activité des sénateurs

Nucléaire : un texte sans vision ni garantie

Par / 17 janvier 2023

Texte après texte, la question de l’énergie est traitée segment par segment, petit morceau par petit morceau. Difficile d’y voir une cohérence ou une réflexion d’ensemble.

Août 2022 : par un projet de loi sur le pouvoir d’achat, le gouvernement relève le plafond de l’ARENH à 120 TWh
Novembre 2022 arrive le projet de loi de finances : le gouvernement prolonge le bouclier tarifaire pour 2023
Décembre 2022 : examen d’un projet de loi du gouvernement sur les énergies renouvelables.
Et janvier 2023, encore un texte sur l’énergie, cette fois ci pour construire de nouvelles centrales nucléaires.

Le sentiment qui prévaut, c’est plutôt celui d’un traitement sur la forme, qui évite toujours les questions de fond.
Qu’il s’agisse des énergies renouvelables ou du nucléaire, la faute serait toujours la même. Des procédures administratives trop longues, qu’il faudrait simplifier.

La même recette se glisse dans tous les textes, saupoudrée d’un peu d’acceptabilité, et de quelques mots magiques. Concertation, démocratie locale, discussion.

Des points très importants, qui doivent être parties intégrantes de la mise en pratique d’un texte. Mais pour qu’il y ait une mise en pratique, encore faut-il qu’on sache vers quel objectif on avance.
Et dans votre dans votre texte, il n’y a pas d’objectif clair et défini.

Car Madame la Ministre, c’est une chose de viser la construction de nouveaux EPR. Mais pour faire quoi, et comment ?
Rien n’est dit sur le financement de ces nouveaux équipements. Votre texte n’en parle tout simplement pas. Qui va payer pour ces investissements ?

EDF et ses 60 milliards de dette, dont une bonne partie vient de l’ARENH ? Ce système absurde qui l’a ruinée année après année au profit des alternatifs qui n’ont rien investi ?
Et qui va bénéficier de ces nouvelles capacités de production ? Les alternatifs encore ? Le mécanisme de l’ARENH va arriver à terme d’ici deux ans, mais qu’est-ce qui prendra la suite ?

A chaque fois qu’on pose la question, on a la même réponse : les discussions sont en cours.
Ça veut bien dire ce que ça veut dire : on réfléchit à créer des équipements, à investir, avant-même de savoir comment on va exploiter la production.
Rien ne justifie que l’Etat s’abstienne d’une telle réflexion et pourtant : silence radio dans votre texte, pas un mot.

Ensuite, autre point central, pourquoi la France construirait-elle de nouveaux réacteurs ?
Pour sa souveraineté énergétique, pour son indépendance ? Pardon mais, il n’y a aucune souveraineté possible avec le marché européen de l’énergie.
Vous payez pour la politique énergétique de vos voisins, qu’ils cherchent à sortir des énergies fossiles ou non.
Alors à moins de réformer le marché européen de l’énergie, vous pouvez construire tous les réacteurs du monde, vous n’aurez aucune souveraineté.
Mais, là encore, vous allez me dire : pour la réforme du marché européen, les discussions sont en cours. Rebelotte.

On part sur un texte à l’aveugle, sur des investissements à plusieurs dizaines de milliards d’euros, mais sans savoir ce qu’il y aura après. C’est la politique du « allons-y, et on verra plus tard ».
Même chose pour EDF : l’Etat détient désormais 100% du capital. Mais pour faire quoi, et dans quel but ?
Mystère, on ne sait toujours pas, mais il faudrait voter un texte pour construire de nouveaux réacteurs. Le tout alors que le nouveau PDG d’EDF n’a même pas encore défini sa feuille de route !

C’est-à-dire que nous n’avons même pas de visibilité sur l’existant, sur sa gestion, sur ses ambitions, même pas encore de PPE. Mais vous nous demandez de nous projeter sur de nouvelles infrastructures !
Donc non, Madame la Ministre, la question ici ce n’est pas « la longueur des procédures administratives ».
C’est de savoir vers quoi nous avançons pour le prochain siècle, parce que nous parlons de 25 ans de construction, pour une durée de vie de 60 ans.

D’ailleurs, qui va travailler sur les chantiers des nouveaux réacteurs ? Et qui va les entretenir ?
Parce qu’à chaque fois que vous en avez l’occasion, vous sonnez la charge contre le statut des IEG, cette fois-ci avec une réforme des retraites à laquelle 80% des Français sont opposés.
Vous attaquer au régime spécial des IEG, c’est vous attaquer à toute la filière, c’est lui faire perdre de l’attractivité.

Comment vous allez construire des réacteurs sans travailleurs et travailleuses qualifiés ?
Si vous comptez sur de la sous-traitance en cascade, alors il faudra assumer que vous voulez du nucléaire low cost et bas de gamme, et des travailleurs précaires qui là encore, subiront votre réforme des retraites. Et c’est incompatible avec les enjeux de sûreté nucléaire.

En bref, votre texte ne traite aucune question de fond. Je pense pourtant que vous avez une opinion bien tranchée sur chacune d’entre elles, mais peut-être que le Parlement n’est pas digne de connaître les plans de ce gouvernement.
Je vous remercie.

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